Joséphine Baker, une femme engagée au Panthéon

Joséphine Baker, une femme engagée au Panthéon

Le 30 novembre 2021, Joséphine Baker, artiste, résistante et militante des droits civiques entre au Panthéon. Elle est la sixième femme et la première femme noire à rejoindre le temple de la patrie reconnaissante. Un honneur plus que mérité pour une femme courageuse qui n’a pas hésité à prendre les plus grands risques pour son pays d’adoption et qui a lutté sans relâche pour les droits civiques.

Du cauchemar américain au rêve français

Freda Joséphine McDonald est née le 3 juin 1906 à Saint-Louis dans le Missouri, aux Etats-Unis. Sa mère, Carrie McDonald, est une métisse noire et amérindienne, son père supposé, Eddie Carson, un musicien de rue itinérant aux origines hispaniques, qui disparaît très vite.

Joséphine à l’âge de trois ans avec son beau-père Arthur Martin et sa mère Carrie. Recensement américian de 1910 sur MyHeritage. (Cliquez pour agrandir)

Joséphine à l’âge de trois ans avec son beau-père Arthur Martin et sa mère Carrie. Recensement américian de 1910 sur MyHeritage. (Cliquez pour agrandir)

Joséphine Baker enfant. Photo améliorée et colorisée par les outils photo de MyHeritage

Joséphine Baker enfant. Photo améliorée et colorisée par les outils photo de MyHeritage

Elle n’a qu’une dizaine d’années lorsqu’elle commence à travailler comme domestique dans des maisons de familles blanches. Elle le racontera plus tard d’un ton amusé ; combien de terrasses a-t-elle lessivées, c’était sa spécialité ! Les mauvais traitements la marquent à vie. Encore plus les émeutes de 1917 à Saint-Louis, où la fillette assiste au spectacle horrifique de l’Amérique raciste. Elle n’aura de cesse toute sa vie de lutter contre l’injustice civique.

Ce qu’elle aime Joséphine, c’est danser ! Et toute petite déjà, elle se trémousse avec une énergie et une grâce qui la distingue des autres.

Elle grandit vite, à 13 ans, elle se marie avec un certain William Wells. Un mariage tout aussi précoce que bref. A 15 ans elle se marie de nouveau avec William Baker, rencontré à Philadelphie où elle se trouve avec une troupe d’artistes. Ce mariage-là ne va pas durer non plus mais elle va conserver son nom de famille.

Joséphine, à 14 ans, portant le nom de son premier mari, Willliam Wells, dans le recensement américain de 1920 avec son demi-frère Richard, 12 ans, ses demi-soeurs Margaret, 11 ans et Willie May, 9 ans, sa grand-mère maternelle Elvira McDonald, 85 ans, et son mari William Wells, 21 ans. (Cliquez pour agrandir)

Joséphine, à 14 ans, portant le nom de son premier mari, Willliam Wells, dans le recensement américain de 1920 avec son demi-frère Richard, 12 ans, ses demi-soeurs Margaret, 11 ans et Willie May, 9 ans, sa grand-mère maternelle Elvira McDonald, 85 ans, et son mari William Wells, 21 ans. (Cliquez pour agrandir)

Elle part à New York direction Broadway. Elle n’a que 16 ans. Elle enchaîne les spectacles et finit par se faire remarquer. Elle intègre la Revue Nègre invitée en 1925 à se produire à Paris au théâtre des Champs Elysées. Dès son arrivée à Paris, elle est éblouie par la main blanche tendue pour l’aider à descendre du train. Elle réalise avec ravissement qu’on la voit comme un simple être humain, sans tenir compte de la couleur de sa peau. C’est une libération pour l’adolescente qui a vécu jusque-là dans la peur.

Elle est aussitôt conquise par ce pays qui deviendra le sien. Elle va conquérir Paris presque aussi vite. Elle va certes rechigner au début à danser nue, mais elle va éclater sur scène. La Vénus noire, comme on l’appelle, étonne et enchante par sa danse animale et sensuelle aux sons du charleston. Et puis Joséphine est drôle, elle louche, gonfle ses joues, se tortille dans tous les sens. On aime ou on déteste. Paris est subjuguée. Elle devient l’icone des années folles.

En 1927, elle marque les esprits en dansant avec des plumes roses et une ceinture de bananes. La même année, elle est la première femme noire à jouer dans un film, La Sirène des tropiques. Elle danse aux Folies Bergères, au Casino de Paris et en 1931, elle scelle son lien avec le public français en chantant sa première chanson ‘J’ai deux amours’.

En octobre 1935, elle embarque sur le Normandie (ligne 6). Les critiques sont sévères, La tournée américaine est un échec.

Listes des passagers de Ellis Island et autres listes de New York, 1820-1857, sur MyHeritage (cliquez pour agrandir).

Listes des passagers de Ellis Island et autres listes de New York, 1820-1857, sur MyHeritage (cliquez pour agrandir).

Le 30 novembre 1937, elle épouse un jeune industriel, Jean Lion. Elle acquiert ainsi la nationalité française, renonçant à sa citoyenneté américaine. Tout un symbole : la noire Joséphine devient française en épousant un Juif, dans une Europe menacée par l’Allemagne nazie. Le couple s’installe au Château des Milandes, à Castelnaud-Fayrac (aujourd’hui Castelnaud-la-Chapelle) en Dordogne.

Joséphine, résistante de la première heure

C’est dès 1939 lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate que Joséphine s’engage. « Vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendez », déclare t-elle au capitaine Jacques Abtey, chef du service du Contre-espionnage du 2e bureau de l’Etat-major. Après l’invasion, elle refuse de chanter devant l’occupant allemand. Sa célébrité lui ouvre toutes les portes, jusqu’à l’ambassade italienne à Paris. Elle soutient le Général de Gaulle avant même qu’il ne soit reconnu comme le chef de la France Libre. C’est sur des partitions musicales qu’elle fait passer des informations à Londres. Ses missions l’entraînent en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Elle chante pour glaner des informations. Elle finance la résistance par tous les moyens à sa disposition : en 1943 le général du Gaulle lui offre une Croix de Lorraine en or, elle la revend aussitôt. C’est en tant que sous-lieutenant de l’armée de l’air qu’elle débarque à Marseille en octobre 1944. Pour ses actions, elle recevra la médaille de la Résistance française avec rosette en 1946, la croix de guerre 1939-1945 avec palme, et les insignes de chevalier de la Légion d’honneur en 1961 remises par le général de Gaulle.

Joséphine Baker dans son unifome de sous-lieutenant de l’armée de l’air. Photo colorisée avec les outils photo de MyHeritage. Photo originale Studio Harcourt.

Joséphine Baker dans son unifome de sous-lieutenant de l’armée de l’air. Photo colorisée avec les outils photo de MyHeritage. Photo originale Studio Harcourt.

Mère et militante infatigable

Divorcée de son troisième mari, elle épouse en 1947 Jo Bouillon au Château des Milandes, qu’elle acquiert alors.

Ne pouvant avoir d’enfant, ils vont adopter 12 enfants originaires du monde entier. C’est sa tribu arc-en-ciel, la réalisation de la fraternité universelle pour laquelle elle continue son combat pour les droits civiques.

De passage aux Etats-Unis en 1951, elle est victime de la ségrégation raciale. Assise dans un restaurant de New York, le Stork Club, on refuse de la servir. L’actrice américaine Grace Kelly assiste à la scène. De cet incident date leur amitié.

Josephine Baker n’a cessé de se produire dans le monde entier, tout au long de sa vie. Ici, dans une fiche consulaire brésilienne lors d’un passage au Brésil en 1952, sur MyHeritage.

Josephine Baker n’a cessé de se produire dans le monde entier, tout au long de sa vie. Ici, dans une fiche consulaire brésilienne lors d’un passage au Brésil en 1952, sur MyHeritage.

Le 28 août 1963, elle est la seule femme à parler lors de la Marche sur Washington organisée par Martin Luther King. Elle prononce son discours, vêtue de son ancien uniforme de l’Armée de l’air française et de ses médailles de résistante.

Séparée de Jo Bouillon en 1957, elle gère seule le château des Milandes mais les difficultés financières s’accumulent. Ruinée dans les années 60, elle est accueillie avec ses enfants à Monaco par la princesse Grace de Monaco, son amie depuis l’incident du Stork Club. Durant toutes ses années, Joséphine ne cesse de chanter, de multiplier les actions pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme, tout en étant une mère présente et aimante pour ses enfants.

En mars 1975, elle fête sur scène devant le tout-Paris ses 50 ans de carrière. C’est après une représentation, à seulement 68 ans, qu’elle succombe à une attaque cérébrale.

Elle est enterrée avec les honneurs militaires le 15 avril 1975 au cimetière marin de Monaco. Ses enfants préférant qu’elle continue à reposer à Monaco, ce sont quatre poignées de terre qui seront versées dans son cénotaphe au Panthéon: une poignée de sa ville natale, Saint-Louis, une de sa ville de cœur, Paris, une autre du Château de Milandes et une dernière de Monaco. Quatre poignées de terre qui résume l’histoire de sa vie. La vie d’une femme courageuse et inspirante.

Photo de couverture : Studio Harcourt