La Commune de Paris : Versaillais et déportés

La Commune de Paris : Versaillais et déportés

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Ceci est un guest post écrit par Jérôme Malhache, généalogiste professionnel installé en région parisienne. Il partage son expérience des archives à travers des articles et des cours dans lesquels il analyse sources et méthodes de recherche. Pour marquer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris en général et de la Semaine Sanglante en particulier, ceci est le second de deux articles qui complètent le webinaire ‘Les généalogistes et la Commune de Paris’ disponible en replay.

Jérôme Malhache

Continuons à rechercher nos ancêtres, ceux qui ont peut-être été pris dans le tourbillon de la Commune de Paris. Comme précédemment nous orientons nos investigations en essayant de discriminer des profils-types. L’un de ces profils est celui du militaire servant du côté des troupes versaillaises.

Soldats versaillais

Les troupes rassemblées par le gouvernement d’Adolphe Thiers (l’armée de Versailles) ont fini par être considérables. Mais ce n’était pas le cas au mois de mars où les effectifs se limitaient à ceux consentis aux abords de Paris par la convention d’armistice. Le gouvernement français va demander à l’Allemagne le retour de prisonniers pour former vingt régiments provisoires d’infanterie. Au mois de mai, avant la reprise de la capitale, cette armée comptera 130.000 hommes. Dirigée par Mac Mahon, elle était composée de cinq corps d’armées à trois divisions et d’une armée de réserve.

L’idée est donc de vérifier si l’ancêtre a pu faire partie de cette armée, puis d’essayer de savoir à quel type de mission il a participé. Pour mener à bien ces recherches nous revenons une nouvelle fois aux fondamentaux, en commençant par les archives du recrutement militaire (série R des Archives départementales). C’est en effet en consultant la notice matricule du soldat qu’on saura si la « campagne à l’intérieur » lui a été créditée. Mais attention, s’il arrive parfois que « Paris » ou « armée de Versailles » soit précisé, en revanche la plupart du temps l’annotation n’est pas portée. Et le soldat a aussi bien pu être réquisitionné pour les événements de Lyon ou de Marseille. Il faut donc pousser plus loin la vérification en consultant le(s) registre(s) de son unité, au Service historique de la Défense (SHD, Vincennes) en sous-série GR YC et, éventuellement GR LZ (pour les régiments formés à l’occasion). C’est seulement en sachant où le corps en question a opéré au printemps 1871 qu’on pourra en déduire où se trouvait le soldat.

Ce n’est pas encore suffisant. Il faut procéder à une analyse beaucoup plus fine. Prenons un exemple, celui du 17e régiment d’infanterie provisoire formé à Besançon avec des prisonniers de guerre. C’est une chose de savoir qu’au mois de mai le régiment prenait rang au 5e corps d’armée (général Clinchant), dans la 2e brigade (général Cottret) de la 2e division (général Garnier). Mais cela ne nous dit rien du parcours des individus. En effet le premier bataillon du 17e, formé rapidement, est parti pour Versailles dès le 20 avril. En revanche, la formation des 2e à 3e bataillons a pris beaucoup plus de temps, l’Allemagne ayant suspendu le retour des prisonniers. Les libérations ont recommencé à la signature du traité de paix (10 mai). Conclusion : le 1er bataillon de ce 17e provisoire a participé aux opérations dans Paris alors que les 2e et 3e, arrivés à Versailles les 22 et 23 mai, ont été cantonnés à Satory et ont été affectés à la garde des prisonniers qui commençaient à affluer. Plus encore, au sein de ce 1er bataillon, c’est surtout la 3e compagnie qui, le 25 mai, a pris les barricades du boulevard Sébastopol, tandis que les prisonniers étaient conduits à la Bourse où le bataillon était établi. Du détail de son affectation dépend le rôle et le degré d’implication de chaque soldat dans les événements. Donc, en plus de l’analyse minutieuse des registres matricules, la consultation des historiques des corps de troupes est impérative (série GR 4M du SHD).

Mention ‘A l’Intérieur, armée de Versaille’ dans le registre matricule d’un soldat gersois

Quant aux officiers, la recherche est plus facile à entreprendre puisque la plupart des informations sont rassemblées dans leur dossier individuel (sous-série GR YE du SHD). Mais on pourra aussi trouver des faits précis dans un dossier de Légion d’honneur comme avec ce capitaine Pierre Alphonse Moat (du 1er bataillon du 17e provisoire), promu officier de la Légion d’honneur le 24 juin 1871, « blessé légèrement d’une plaie contuse au genou gauche, par un coup de feu, étant à la tranchée sous Paris le 19 mai 1871 » (base LEONORE).

Prisonniers et condamnés

Les témoignages sont légions. Au cours de la reprise de Paris par l’armée de Versailles, pendant la semaine sanglante, les prisonniers pris les armes à la main sont exécutés. Des Parisiens non combattants le sont aussi. Par définition les exécutions sommaires ne laissent aucune trace. Et même si les communards sont traduits devant une commission prévôtale, la procédure n’est pas écrite. La seule possibilité de retrouver une archive témoignant du drame est de rechercher un éventuel acte de décès dressé a posteriori. Mais nous l’avons vu (cf. le précédent article) c’est une démarche très incertaine.

Parallèlement aux exécutions sommaires, des prisonniers sont conduits à Satory (plus de 38.000). Des semaines après la fin des combats, les arrestations continuent. Les procédures sont moins expéditives, elles ont donc généré des archives. Cela commence avec les conseils de guerre (seulement quatre au départ, vingt-deux supplémentaires doivent être créés) dont les minutes sont conservées au SHD (Vincennes) en sous-série GR 8J. On accède à la recherche par l’index alphabétique des condamnés. La peine la plus fréquemment appliquée est la déportation en Nouvelle-Calédonie. D’où d’autres archives, celles des bagnards, conservées aux Archives nationales d’Outre-mer (Aix-en-Provence). Les dossiers ont été numérisés et indexés et sont consultables sur le site des ANOM. Troisième étape, avant l’amnistie, le recours en grâce. De nombreux condamnés engagent la procédure et leurs demandes sont conservées aux Archives nationales (site de Pierrefitte-sur-Seine) en série BB.

Mais à côté de ce parcours-type il y a de nombreux cas particuliers. Sans même parler des contumaces, tous les prisonniers n’ont pas été traduits devant un conseil de guerre. D’abord environ 1.000, arrêtés par erreur, ont été libérés. Ensuite, avant tout passage en jugement, et pour désengorger Versailles et Satory, des prisonniers ont été transportés en détention sur des pontons. Les listes de détenus sont à rechercher en sous-série GR LY du SHD, puis dans les antennes du SHD comme le port de Rochefort. On trouvera en sous-série MR 2O des registres d’écrou et des contrôles des insurgés détenus sur les pontons ou au fort Boyard.

Pour s’y retrouver

Fort heureusement une base de données, initiée par Jean-Claude Farcy, rassemble les informations nominatives relatives à plus de 41.000 inculpés (https://communards-1871.fr). L’outil, même s’il ne peut prétendre à l’exhaustivité selon son auteur (du fait des lacunes des archives elles-mêmes), est incontournable. On y trouve non seulement les présumés insurgés traduits devant la justice militaire mais aussi ceux jugés par le tribunal correctionnel de la Seine.

Gaston Charles Landru a été condamné à la déportation le 24 février 1872.

Prenons le cas de Gaston Charles Landru (né en 1852) qui est répertorié dans la base. La consultation des sources nous apprendra qu’en 1870 ce garçon s’était engagé pour la durée de la guerre au 5e bataillon de chasseurs à pied. Démobilisé le 11 mars 1871, le jeune ébéniste vient habiter chez ses parents à Paris. Probablement faute de travail, il se fait incorporer dans le bataillon des marins de la Commune vers la fin du mois d’avril. Pendant la semaine sanglante, il défend la barricade de la rue Royale jusqu’au 24 mai, jour où il est arrêté les armes à la main rue Saint-Florentin. Il est condamné à la déportation simple le 24 février 1872.

Le registre matricule de Gaston Charles Landru mentionnant sa condamnation à la déportation et son arrivée en Nouvelle-Calédonie

Le recours en grâce introduit par son père semble mal parti. Les avis sur le jeune homme sont défavorables (« aime trop à boire »). Finalement il bénéficiera des premières mesures de clémence et rentrera en France en juin 1879. Un an plus tard l’amnistie plénière était votée par l’Assemblée.

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