La capture de l’escadron Grognet du 11ème Cuirassier par la Première Panzerdivision

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En juillet 2014, dans le cadre de la commémoration de la bataille de Normandie, nous avions publié le témoignage de la famille d’un usager PremiumPlus de MyHeritage. Aujourd’hui, Jean-Louis Grognet partage avec nous le récit de la capture de l’escadron Grognet, son père, en mai 1940, à deux pas du lieu où avait été tué son grand-père en août 1914.

Le contexte :

Des contacts lointains ont été pris entre des éléments avancés et des Panzer-Division… Le Capitaine Grognet, Commandant le 2° Escadron du 11ème régiment de cuirassiers, donne l’ordre de faire sauter la « destruction » d’Hamipré…
Durant la nuit se produisent de nombreux incidents, dus au reflux désordonné des Belges, civils et militaires, devant la progression rapide de l’envahisseur.

11 Mai 1940

La mission est de tenir le point d’appui de Neufchâteau, d’empêcher tout franchissement de la voie ferrée dirigée N.O.-S.E. (Libramont-Marbehan)
Le premier contact est pris à 9 heures par le peloton Rothschild, engagé immédiatement contre les chars moyens allemands… Le peloton Rothschild réussit d’emblée à détruire quatre chars et six side, mais est menacé de débordement sur sa droite par suite du repli, dès 8 h30, de l’escadron de droite (Capitaine Pillafort). L’ordre de repli est donné sur place au peloton par le Capitaine Grognet lui-même. Le décrochage est réussi à 10 h30. Le peloton Thomas, de son côté, a été survolé dès neuf heures par l’aviation ennemie, et menacé par des chars moyens descendant vers la droite, sur Hamipré. Le F.M. du tireur Provost atteint un avion Dornier qui s’abat en flammes dans un pré. Par le feu des F.M. (balles perforantes), les chars sont repoussés, ils tentent de passer vers la gauche. Plusieurs, touchés de plein fouet, sont mis hors de combat. Cependant, le nombre des chars ennemis augmente sans cesse, tant sur Hamipré que sur Longlier. Bien qu’au total l’escadron ait sûrement mis hors de combat ou détruit 12 chars, 22 sides et 1 avion, malgré quelques A.M. de renfort rendues inutiles par l’afflux des chars adverses, la position de Neufchâteau devient rapidement intenable…soit une demi-heure avant toute prise de contact dans le sous-quartier de l’escadron Grognet. Or, l’ordre de repli qui a touché le 3° escadron n’est pas parvenu à l’escadron Grognet, lequel s’est trouvé brusquement, sans avertissement préalable, découvert sur son flanc droit. L’escadron, isolé dans Neufchâteau, est menacé d’un débordement par la droite (S-E) et même d’un encerclement complet qui le couperait de ses arrières. La menace devient à chaque instant plus pressante. Déjà on distingue de l’infanterie ennemie s’infiltrant dans les bois qu’occupait le 3° escadron, et descendant le long des pentes qui bordent Neufchateau vers le Sud-Est Le groupe de commandement, aidé par les éléments d’une des deux compagnies de Chasseurs Ardennais arrêtés par le Capitaine et amalgamés à l’escadron, ouvre un feu nourri sur les fantassins allemands et paraît enrayer leur avance momentanément. Cependant des chars ennemis ont réussi, par un plus large mouvement tournant, à dépasser Neufchâteau par le Sud, puisqu’un agent de liaison motocycliste envoyé par le Capitaine Grognet au P.C. du Colonel Labouche à Petitvoir revient avec la nouvelle que Petitvoir est en flammes et que rien du P.C. du régiment ne semble y subsister. Les routes étant coupées vers le Sud par une progression rapide des engins blindés ennemis en direction de l’Ouest, l’itinéraire le plus sensé semble être de tenter le passage au moyen d’un large mouvement de rocade vers Neuvillers. Le Capitaine Grognet déboîte aussitôt vers l’Ouest, dans des boqueteaux qui mettent l’escadron à l’abri des vues. Placé lui-même derrière un repli de terrain il observe la situation et prépare ses ordres pour faire déborder la position ennemie par la gauche lorsque soudain les éléments chenilles amis font demi-tour et disparaissent vers le Sud-Ouest en suivant un layon qui paraît sans issue. Soumis à des tirs de mortiers et de mitrailleuses lourdes, l’escadron a des blessés dont plusieurs ont pu être pris heureusement sur les dernières voitures de l’escadron Fontan.

Seul dès lors avec son unité, le Capitaine remonte à cheval et poursuit rapidement son repli vers le Sud-Ouest, où il pénétrera bientôt dans les bois, tandis qu’un petit avion blindé ennemi observe avec persistance tous les mouvements des éléments français. A chacun de ses passages il est gêné par des rafales des F.M. de l’escadron, qui l’empêchent de séjourner dans les régions immédiates.

L’escadron reprend sa marche maintenant vers le Sud-Ouest, le mouvement de rocade paraissant suffisamment ample. Mais l’ennemi l’a gagné de vitesse. Bertrix (C’est à Bertrix que le Colonel Henri Détrie, père de Simone son épouse, a été tué le 22 août 1914) est occupé et la retraite vers le Sud semble définitivement coupée. La décision prise est de contourner Bertrix par le Nord-Ouest, et de dessiner une nouvelle rocade avec l’espoir de prendre du champ. La progression recommence donc, vers l’Ouest, tandis que le petit avion blindé survole avec ténacité toute la région où se déplace l’escadron. Mais les colonnes ennemies ont déjà depuis longtemps commencé à passer, et des patrouilles de l’escadron, envoyées en reconnaissance, rendent compte que Fays-les-Veneurs est fortement tenu. Ce village est pourtant situé à plus de 20 km en plein Ouest de Neufchâteau. La nuit tombe. Un seul espoir demeure de se replier sur Pouru-aux-Bois et regagner les lignes françaises dont l’escadron se trouve désormais coupé, mais il nécessite une pénible décision : le sacrifice des chevaux. Ceux-ci ont rendu d’inappréciables services jusqu’à présent (mobilité, rapidité, fluidité) pour des déplacements dans une zone non encore entièrement occupée par l’ennemi. Mais la nuit est venue, il faut fractionner l’unité en petits détachements cohérents et parfaitement silencieux pour franchir les routes sillonnées d’allemands, il faut se soustraire au maximum à l’observation immédiate des ennemis. Les chevaux sont donc abandonnés dans un petit bois au Sud d’Offagne. Chaque cavalier a le coeur serré.

Il s’agit maintenant de traverser la grande route Libramont-Rochehaut, et cette route est gardée par des chars ennemis et sillonnée de convois incessants qui, dans un perpétuel roulement, avancent d’Est en Ouest. La traversée, impossible avec des chevaux, n’est réussie qu’à la nuit noire et par petits groupes. Ceux-ci se réunissent une fois la route franchie.

La marche de nuit reprend alors, à la boussole, à travers bois, vers la Semois, au bruit des convois allemands roulant toujours sur les grandes routes. De temps en temps un cri de chouette: c’est le signe de ralliement des cavaliers qui dans la nuit se sont écartés par mégarde de la troupe. Enfin l’escadron bivouaque en forêt, couvert par quelques sentinelles. Les deux jours de vivres de réserve touchent à leur fin. Il n’y aura plus moyen de les renouveler. La journée a été épuisante, après de longues heures de combat contre des ennemis supérieurs en armement et en nombre, une étape à cheval semée d’imprévus et de dangers, et une marche nocturne à pied dans des conditions extrêmement pénibles et une région particulièrement difficile. Néanmoins le moral de la troupe, réunie autour de son chef, demeure au-dessus de l’adversité, et le restera jusqu’au bout.

12 Mai 1940

Au petit matin, l’escadron se retrouve, livré à lui-même, sans vivres, et toutes communications rompues avec les français, au cœur d’un bois de sapins très épais, au Sud de la ferme Géripont. On approche de cette ferme. Des silhouettes se profilent autour des bâtiments, aperçus à travers les arbres. Ennemis ? Amis ? Après quelques moments de pénible incertitude, on reconnaît le peloton Bridoux, de l’escadron Beau. Lui aussi a été contraint de faire abandon de ses chevaux. Il a perdu la moitié de ses effectifs et joint sa destinée à celle de l’escadron.

La journée se passe, longue, dans le bois, où l’escadron se trouve encerclé par plusieurs détachements d’ennemis intrigués, fouillant la forêt en toutes directions, Des voitures blindées stationnent tout autour du bois et font supposer que la retraite est découverte. Les pelotons s’installent en carré, prêts à faire face à toute éventualité. Les heures sont lourdes, interminables. A la tombée du jour, on prend enfin le dispositif de départ, comme il sera tous les soirs à venir, dans les terrains les plus divers, et en avant à l’aide de la boussole.

13 Mai 1940

La marche est reprise, pénible, à travers bois, toujours couverte par des patrouilles, en direction du S-S.E. Le Capitaine connaît particulièrement bien cette région pour y avoir fait des reconnaissances en temps de paix ; son intention est de franchir la Semoy au gué de Cugnon dans la nuit. Malheureusement un sous-officier et un brigadier-chef détachés en reconnaissance, trompés par la similitude de deux boucles de rivière, ont pris pour la Semoy le ruisseau de Muno, un de ses affluents de rive droite. Cette erreur provoque la perte d’une journée doublement précieuse car les vivres sont, depuis vingt-quatre heures, complètement épuisés, et les allemands, en nombre croissant, fouillent les bois en toutes directions. Tout mouvement de jour est impossible, il faut remettre à demain la tentative de passage de la Semoy. Cependant la proximité de la rivière, peu distante elle-même de la frontière française, entretient l’espoir au coeur des hommes. Ni la faim, ni la fatigue physique n’ont entamé l’ardeur de chacun.

14 Mai 1940

Dans l’après-midi, le Maréchal des Logis Garder et le Brigadier-Chef Parât, détachés encore une fois, réussissent à reconnaître le gué de Cugnon sur la Semoy. A la nuit tombante la marche reprend donc, toujours éclairée par des patrouilles. Le terrain devient de plus en plus difficile. Il faut traverser comme un réseau de coupures et les pentes en sont abruptes et glissantes. Plusieurs hommes, dont le cavalier Pittavino, tombent d’épuisement au cours de ces escalades, mais ne sont pas abandonnés. On approche de la Semoy. On la devine, on la distingue peu à peu à travers les arbres, mais au bas des pentes qui donnent accès à la rivière, il faut encore couper des clôtures.

15 Mai 1940

À 0h15, par clair de lune, entre deux postes allemands rapprochés, commence le passage du gué. On entend dans le village la musique d’un accordéon, accompagnée de chants allemands. Pour éviter de faire repérer ses hommes dans la nuit claire, le Capitaine a fait enlever les casques. On avance à pas lents, sans bruit, en file indienne, chacun tenant le ceinturon de l’homme qui précède. Heureusement l’eau ne monte que jusqu’au niveau des hanches.

L’escadron a passé, les nerfs se détendent. Quel soulagement, quelle joie ! La coupure la plus difficile et la plus dangereuse est traversée. Il n’y a plus de doute, la partie est gagnée puisque la frontière n’est pas loin et que les lignes françaises, par suite, seront bientôt rejointes. Plusieurs cavaliers, d’un élan spontané, s’écrient : « Ah! mon Capitaine, on va vous porter en triomphe! ». Les braves gens ! Eux non plus ne s’attendaient pas aux déceptions d’une triste réalité.

Quelques instants après le franchissement de la Semoy, une colonne motorisée d’artillerie passe sur la route qui longe le bois en direction de Cugnon. Elle oblige l’escadron à faire une halte forcée, de trois quarts d’heure, à proximité immédiate des ennemis. Puis la marche reprend, pénible, toujours en pleine nuit, le long du ravin sud de Cugnon. Il faut traverser fourrés et broussailles. Au lever du jour l’escadron s’arrête au bord du ruisseau pour se reposer. Les hommes sont si las physiquement que certains auraient tendance à ne plus se camoufler. Deux allemands trop curieux, rôdant à proximité, sont expédiés ailleurs, mais l’incident nécessite un départ immédiat et par ordre du Capitaine, l’escadron va faire halte au bord du même ruisseau, quelques centaines de mètres en amont.

Sans vivres depuis trois jours, le moral n’a jamais été meilleur.

16 Mai 1940

Presque sans cesse on aperçoit le petit avion blindé, remarqué déjà l’après-midi du 11. Toujours aussi passent dans le ciel, par vagues successives, de grands avions à croix gammée. Jamais on ne verra un seul appareil français. La confiance demeure quand même.

Vers 11 heures du matin, le Capitaine, désireux de ravitailler coûte que coûte son unité, décide d’envoyer en mission les Maréchaux-des-Logis Garder et Mongey. Ils sont chargés :

1) de reconnaître le lieu de destination Pouru-aux-Bois et faire rechercher du ravitaillement dans cette région où le Capitaine espère trouver encore des éléments français.

2) en cas d’impossibilité de faire autrement, de rejoindre nos lignes et renseigner le commandement. (Le Capitaine apprendra plus tard qu’ils ont rempli heureusement leur mission et réussi à rejoindre les troupes françaises, après de dures épreuves, le 4 juin).

Cependant, l’escadron se trouve devant un nouvel obstacle à franchir : c’est la grand route Florenville-Bouillon, parallèle à la frontière. Il s’agit de la traverser, elle aussi, bien qu’elle soit, plus encore que les autres, sillonnée de colonnes motorisées ennemies roulant incessamment d’Est en Ouest. En outre de nombreux allemands jalonnent la route avec des chiens loups. La situation est très délicate.

En fin de journée, l’escadron parvient en bordure même de la route où il attend, à partir de 21 h. 30, l’occasion propice. La chaussée étant goudronnée, le Capitaine, afin d’amortir le bruit de la marche, a donné l’ordre d’entourer les souliers avec les mouchoirs ou les chaussettes. Les heures passent dans l’attente. Sans vivres depuis quatre jours.

17 Mai 1940

À partir de 0 h30 on commence à franchir la route par détachements fractionnés qui bondissent dans les intervalles des colonnes ennemies. À 1 h45 l’escadron est regroupé dans le ravin voisin du Château des Amerois. Aux premières lueurs du jour il atteint les parages du Grand Hez, au Bois des Amerois. La frontière est toute proche, et Pouru-aux-Bois à quelques kilomètres au-delà, dans des bois bien connus. La proximité du salut fait luire l’espoir au coeur de tous.

Un sous-officier du 1° escadron, mourant de soif, obtient l’autorisation d’aller chercher de l’eau au Château des Amerois. Il ne reviendra pas.

A sa place on voit paraître avec stupeur deux colonnes allemandes. Elles se dirigent en droite ligne sur le fourré où, acculé à un grillage, l’escadron se trouve dissimulé. L’ennemi encercle de tous côtés le taillis occupé par les français. La minute est poignante. Les hommes, au nombre d’une centaine, qui constituent tout ce qui reste de l’escadron, sont épuisés de fatigue et de faim (ils n’ont pas mangé depuis cinq jours). Les munitions sont très réduites. Toute résistance serait inutile, déraisonnable. Les allemands se sont infiltrés; brusquement ils bondissent en hurlant et en tirant, et avant que les français aient pu trahir leur présence, ils sont déjà au milieu de l’unité. Le Capitaine commandant se lève. Un allemand qui le couchait en joue est arrêté d’un geste de son Capitaine. La reddition se fait, avec dépit, mais dans l’honneur.

Le Capitaine allemand félicite le Capitaine français, et à la demande de celui-ci fait restaurer tous les hommes. Le jour même les prisonniers, par Pouru-aux-Bois et Francheval, sont dirigés sur Bazeilles, et le soir sur Sedan, où ils retrouvent, au Quartier du 12° Chasseur, un nombre considérable de prisonniers français.

L’Adjudant Hortoland, particulièrement énergique, aide précieux pour son Capitaine, n’est pas là. A-t-il pu se dissimuler ? Se sauver ? C’est un espoir. Le fonctionnaire-brigadier secrétaire Chardac, qui durant ces longs jours d’épreuve, malgré la difficulté et la diversité des terrains, comme l’agent de liaison Michel, s’est dépensé sans compter, a dû détruire toute sa comptabilité de route et le journal de marche tenu heure par heure au prix de peines de toute nature.
On a pu faire disparaître tous les papiers. Les armes ont pu être toutes rendues inutilisables. Le courage, l’endurance, le dévouement sans limites de ces braves cuirassiers n’ont abouti qu’à une profonde déception. Mais de toute manière l’idée, si fortement espérée, de rejoindre les lignes françaises, n’était qu’une chimère car la horde allemande avait déjà dépassé Rethel.

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